L’Asie, premier continent « libéré » ?
De nombreux gouvernements du monde en développement promeuvent, de diverses manières, la mise en place du Libre dans l’université, dans certains services gouvernementaux ou même dans certaines entreprises. L’évolution en faveur du Libre est très rapide et prend de nombreuses formes. Nous ne citerons ici que quelques cas (de nombreux autres sont détaillés dans le rapport précité de la CNUCED - UNCTAD, E-commerce and Development Report 2003, op. cit.).
Au Brésil, l’État du Rio Grande do Sul a été le premier à adopter une loi d’usage du Libre dans les agences gouvernementales, puis d’autres États ont suivi : Espírito Santo , Mato Grosso do Sul et Paraná. Mais une procédure a été intentée au Rio Grande do Sul par le Parti du Front libéral et, le 15 avril 2004, le tribunal suprême fédéral du pays a jugé, à l’unanimité de ses membres, cette loi inconstitutionnelle. Toutefois, une loi était en discussion au niveau fédéral, pour ne permettre l’utilisation de logiciels propriétaires par l’administration qu’en l’absence de logiciels libres correspondant au cahier des charges déposé. Et un site Web gouvernemental consacré aux logiciels libres a été créé. Reste qu’au Brésil, 300 communes seulement sur 5 000 disposent d’une structure minimum permettant l’installation de services locaux d’accès à Internet.
À Tokyo, au Japon, avec le soutien d’IBM, Hewlett-Packard, Compaq et NTT, des convaincus sont arrivés à ce qu’un immeuble entier soit dédié à GNU/Linux. Y compris un cybercafé public au rez-de-chaussée et un incubateur de start-up basées sur l’open source et GNU/Linux.
En Malaisie, le gouvernement a décidé d’utiliser du Libre dans les administrations clés, comme celles des impôts.
Le Pakistan, quant à lui, promeut le Libre par les subventions d’un fonds destiné à la recherche et au développement, en particulier les traductions en langage local.
Aux Philippines, c’est sous l’égide de l’Advanced Science and Technology Institute qu’a été développé un ensemble logiciel complet, disponible sur un seul CD-Rom, Bayanihan Linux, qui comprend une suite bureautique – texte et images – ainsi que les outils Internet, entièrement adaptés au contexte local.
En Thaïlande, le gouvernement a participé au développement d’une distribution GNU/Linux destinée aux écoles et organismes gouvernementaux.
Au Viêt-nam, le gouvernement a ratifié, le 2 mars 2004, un projet global pour « appliquer et développer les logiciels libres au Viêt-nam, sur la période 2004-2008».
C’est probablement l’Asie qui sera le premier continent « libéré ». En effet, Hewlett-Packard distribue dorénavant ses ordinateurs destinés aux PME et aux particuliers sous GNU/ Linux. C’est la première fois qu’une entreprise de matériel informatique distribue systématiquement ses machines déjà équipées de Libre. Et cela dans douze pays, tous émergeants dans le domaine des TIC (dont la Chine, l’Inde, l’Indonésie et la Thaïlande). Certains pays, en particulier ceux ayant un lourd passif politique avec les États-Unis, n’ont aucune difficulté à prévoir une stratégie non propriétaire. En 2003, la Chine, la Corée du Sud et le Japon ont décidé de développer un GNU/Linux commun, bien évidemment adapté aux spécificités asiatiques.
Les freins restent toutefois nombreux. Le moindre n’est pas la faiblesse des infrastructures de télécommunications dans beaucoup de pays du tiers monde. L’expérience « minimaliste » laotienne que nous avons évoquée est certes intéressante, mais il ne fait pas de doute que le développement à large échelle du logiciel libre implique la mise en œuvre d’une stratégie volontariste de déploiement d’infrastructures. Or, nombre de pays pauvres manquent des moyens, financiers mais aussi politiques, nécessaires à une telle stratégie. C’est le cas en Afrique, où la plupart des pays n’ont pas de projets en ce sens : si Dakar peut bénéficier du câble atlantique Lisbonne-Le Cap, l’intérieur du Sénégal, le Mali et les autres pays d’Afrique de l’Ouest sont totalement délaissés ; la bande passante disponible au Sénégal, 300 Mbps, ne correspond qu’à environ six cents abonnés ADSL.
Dans le domaine stratégique des communications, comme dans celui des routes ou de l’eau, seul l’État peut œuvrer, de manière équilibrée, au bénéfice de tous, villes et campagnes, riches ou pauvres, alors que des entreprises privées ne desserviront que les zones et les personnes qui pourront être rentables. À l’évidence, le développement durable en Afrique passe par la logistique (routes, électricité, réseau câblé, serveurs informatiques, distribution d’eau...) et, donc, par des politiques économiques locales et d’aide au développement aux antipodes des « standards » néolibéraux qui prévalent encore largement dans les instances internationales.
Noisette, Perline. La bataille du logiciel libre : Dix clés pour comprendre.
Paris, France: Éditions La Découverte, 2006. 120.


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